Avant d’être peints par l’artiste national José Maria Velasco, les volcans mexicains ont été peints… par un artiste allemand ! Dans les pas de Humboldt, Johann Moritz Rugendas fait partie de la première génération de peintres voyageurs ayant arpenté l’Amérique latine.
Johann Moritz Rugendas est né à Augsbourg en 1802, dans une famille possédant une longue tradition artistique. C’est donc logiquement qu’il suit les traces de ses ancêtres en apprenant le dessin, la gravure… À dix-neuf ans, Rugendas est engagé comme illustrateur par l’expédition naturaliste Langsdorff et se retrouve au Brésil, où il passe trois années. De retour en Europe, il se forme à la peinture à l’huile et fait une rencontre qui va changer le cours de sa vie : son compatriote Alexander von Humboldt[1]. Le naturaliste et explorateur de l’Amérique est alors déjà un scientifique reconnu. Il sert de mentor à Rugendas et fait jouer ses relations pour aider la carrière naissante de l’artiste, avec notamment la publication de son Voyage pittoresque dans le Brésil (1827). Dès l’introduction du premier fascicule, consacré aux paysages, Rugendas montre une démarche typiquement humboltienne de compréhension du paysage à travers les sciences de la terre (traduction Philippe de Golbéry) :
Le pays tel qu’il se présente à l’œil du voyageur, les caractères distinctifs que l’on aperçoit dès le premier aspect, les développements de ces particularités que le dessin ne saurait indiquer, enfin la détermination de divisions territoriales, que nous appellerons pittoresques, par opposition à celles de l’administration politique ; voilà tout ce que doit renfermer ce premier cahier.
Si nous recherchons les causes et les circonstances qui ont opéré ces divisions pittoresques, nous les retrouverons évidemment dans les variétés du climat et du sol.
Suivant les traces de son mentor, Johann Moritz Rugendas part pour le Mexique en 1831. Là, son œuvre prend une nouvelle dimension : c’est une terre mouvementée qui s’offre à ses pinceaux.

Années mexicaines
Le Mexique possède de nombreux volcans actifs (35 d’après le Global Volcanism Program, kīpuka #9, p. 48). Et il n’est pas besoin de s’aventurer bien loin pour en admirer : depuis Mexico, on peut apercevoir les hautes silhouettes (plus de 5 000 m) du Popocatepetl et de son amour Iztaccíhuatl – un guerrier et une princesse dans la légende aztèque. Ou du moins le pouvait-on au xixe siècle, avant que la ville ne devienne une mégapole au ciel pollué… C’est d’ailleurs l’un des intérêts des tableaux qu’en a fait Rugendas : ils représentent des paysages qui ont largement disparu depuis. Ainsi, la toile Le lac de Texoco (ci-dessus) montre la paisible étendue d’eau qui a été drainée pour construire l’agglomération de Mexico. Aujourd’hui, toute cette surface est urbanisée. Et si on reconnaît aisément les reliefs caractéristiques des deux grands volcans représentés, un élément a radicalement changé en presque deux siècles : leurs glaciers sommitaux, bien discernables chez Rugendas et plus tard chez Velasco[2], ont aujourd’hui quasiment disparu. La fin des glaciers du Popocatepetl, évidemment liée au réchauffement climatique, a été précipitée par une intense période éruptive à la fin des années 1990. Ceux de l’endormi Iztaccíhuatl régressent rapidement ; la disparition du glacier Ayoloco, un des derniers à coiffer l’édifice, a été officiellement déclarée en 2018. Seule une plaque vient rappeler son existence passée…

L’artiste allemand ne s’est pas contenté de peindre les volcans de la région de Mexico. Son exploration du pays l’a aussi mené au volcan de Colima, un des plus actifs du pays. Ce beau stratocône culmine à 3 820 m, à l’ombre du plus paisible Nevado de Colima. Rugendas a peint plusieurs vues des deux édifices, dont certaines montrant le cratère en éruption (ci-dessus). Celles-ci interrogent… D’après les archives du Global Volcanism Program, le volcan aurait connu une éruption en 1819, puis une en 1869, mais rien dans les années 1830. L’artiste a-t-il vraiment été témoin d’une éruption au sommet du volcan ? Malheureusement, il n’est jamais parvenu à faire publier ses voyages postérieurs au Brésil… Pour retracer son parcours, nous disposons seulement de sa correspondance et des écrits parfois laissés par ses compagnons de voyage. Pour ce qui est du Colima, il n’y a que quelques lignes laissées dans une lettre par son ami Eduard Harkort, un ingénieur des mines allemand :
Il y a une semaine, nous (entre tous les mortels !) avons réussi à escalader le célèbre volcan de Colima pour la première fois. Sa dernière éruption remonte à 1829.
Herr Rugendas a fait quelques croquis et tableaux au cours de ces voyages ; j’ai fait quelques études géographiques et géologiques.
Ce passage a plusieurs implications. En premier lieu, la mention d’une éruption en 1829 montre que les archives éruptives du volcan sont incomplètes. Deuxièmement, il laisse penser que les deux hommes n’ont pas vu d’éruption, phénomène que Harkort n’aurait pas manqué de décrire. Rugendas aurait donc peint l’explosion du Colima d’après son imagination, peut-être en s’appuyant sur d’autres documents iconographiques. Et il faut croire Harkort sur parole quant à l’atteinte du sommet, sa physionomie ayant été largement bouleversée par l’activité volcanique depuis sa représentation par son ami artiste.

En revanche, si l’on s’amuse à comparer la vue du Jorullo peinte par Rugendas à l’aspect actuel du volcan, la ressemblance est frappante. On reconnaît sans mal les détails de l’édifice, comme les différents cônes adventifs qui entourent le cône principal. On distingue même les levées, ces digues construites par la lave qui canalisent les coulées. Ce cône strombolien est né entre 1759 et 1774 – c’est le deuxième volcan le plus jeune du Mexique, après le Parícutin (1943–1952). Humboldt avait visité le Jorullo, encore bien fumant, en 1803 ; là encore, Rugendas suit les pas de son compatriote. Sur sa vue large de l’édifice (ci-dessus), nulle trace d’activité. Cette scène est frappante par le contraste entre l’aspect minéral du mont et les tons verts de la végétation alentour – depuis, cônes et coulées ont été largement recouverts. En revanche, une vue de l’intérieur du cratère le montre encore fumant au début des années 1830, soit une soixantaine d’années après la fin de l’éruption. C’est tout à fait plausible, le phénomène se produit parfois au Parícutin. Il ne s’agit pas vraiment d’un dégazage magmatique, mais plutôt de l’eau de pluie qui, en s’infiltrant dans les pores de la roche, atteint le cœur encore chaud du volcan.

La liste ne s’arrête pas là, mais nous manquons de pages pour tout montrer… Les amateurs pourront consulter les collections des musées d’État de Berlin, qui concentrent l’essentiel du pan mexicain de l’œuvre de Rugendas. Parmi les autres volcans figurés, mentionnons le Nevado de Toluca et le pic d’Orizaba, point culminant du pays (5 636 m). Le peintre a également représenté des sites d’origine volcanique, comme les orgues de Santa María Regla. La période mexicaine de Rugendas a donc été prolifique, mais s’est terminée de manière assez abrupte. S’étant accointé à des opposants politiques au régime libéral, il fut emprisonné un temps avant d’être expulsé du pays en mars 1834.



Autres contrées et autres sujets
Le peintre voyageur n’en quitta pas l’Amérique pour autant. Il passa une douzaine d’années supplémentaires au sud du continent, principalement au Chili (1834–1842), puis au Pérou, en Bolivie, en Argentine, au Brésil… avant de finalement rejoindre son Europe natale en 1846. Il n’a évidemment pas manqué de peindre quelques volcans au passage, comme le Descabezado Grande et l’Antuco. On lui doit également une image d’une éruption sous-marine au large de l’archipel chilien Juan Fernández, pourtant considérée comme douteuse par les autorités volcanologiques… Notez qu’il ne s’agit là que du versant paysager du travail de Rugendas, mais il ne s’est pas contenté de peindre la nature. Son œuvre foisonnante comprend également de nombreuses scènes à caractère ethnographique, qui illustrent ce qu’était la vie en Amérique latine dans la première moitié du xixe siècle. On peut ainsi rattacher Rugendas au costumbrismo, vaste courant littéraire et pictural d’origine espagnole, qui s’attache à représenter la vie quotidienne, le folklore, les coutumes… Dans une lettre de 1846, l’écrivain – et futur président – argentin Domingo Faustino Sarmiento déclarait : « Humboldt avec la plume, Rugendas avec le crayon, sont les deux Européens qui ont décrit l’Amérique de la manière la plus vivante. »
En parlant de courant artistique, une analyse de ses toiles mexicaines[3] dévoile une influence du romantisme allemand, et notamment de son chef de file Caspar David Friedrich. En particulier, Rugendas place souvent un ou plusieurs personnages contemplatifs au premier plan de ses paysages (ce qui, pour nous autres géologues, donne un indispensable sentiment d’échelle). À son tour, l’artiste allemand aurait eu une certaine influence sur ses confrères d’Amérique latine[4]. Il est presque considéré comme un peintre local dans certains pays sud-américains, qui étaient alors de toutes jeunes nations. Les collections du continent possèdent de nombreuses toiles attribuées à Rugendas, même si toutes ne sont pas forcément authentiques… Signe qu’il avait conservé une certaine valeur marchande, il a en effet été copié – entre autres peintres – dans les années 1940 par Roberto Heymann[5], un marchand d’art et faussaire brésilien installé en France ! ■
Article issu de kīpuka #10, texte diffusé sous licence CC BY-NC-ND.
Références
[1] Olivares Sandoval O, 2023. The volcanoes of Alexander von Humboldt and Johann Moritz Rugendas. The Humboldtian landscape complex. Investigaciones Geográficas 110, doi:10.14350/rig.60692
[2] Decobecq D, 2024. José Maria Velasco, le premier peintre des volcans mexicains. LAVE : revue de l’Association volcanologique européenne 216
[3] Magnin L, 2020. Le Mexique au prisme du romantisme allemand. À propos de quelques peintures de paysage de J. M. Rugendas (1831-1834). Amerika 20, doi:10.4000/amerika.12011
[4] Magnin L, 2016. Les peintures de paysages de Johann Moritz Rugendas : un exemple de transferts artistiques entre Europe et Amérique latine au XIXe siècle. Artl@s Bulletin 5
[5] Bortoloti M, 2021. Observaciones sobre un taller de falsificaciones. Dans Diener P, Costa M de F (coord.), Rugendas: el artista viajero. Santiago du Chili : Ediciones Biblioteca Nacional de Chile.
