Les volcans hawaïens vus par la Volcano School

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Voilà plus d’un an que nous nous émerveillons devant l’éruption du Kīlauea. Le volcan hawaïen donne un grand spectacle, avec des fontaines de lave dépassant régulièrement les 300 mètres de haut ! Au xixe siècle déjà, les voyageurs s’extasiaient devant l’activité du volcan. Et parmi eux plusieurs artistes, qui ont immortalisé les colères de Pele et que l’on regroupe aujourd’hui dans la Volcano School.

En matière d’art, le terme « école » a des contours assez fluctuants. Selon le dictionnaire, il peut être défini comme « une classe d’artistes qui travaillent ou qui ont travaillé selon les principes, à l’imitation d’un même maître, ou suivant les habitudes propres à certaines époques de l’art, à certains lieux ». En l’occurrence, c’est une unité de temps et de lieu qui regroupe les différents pensionnaires de la Volcano School, qui viennent par ailleurs d’horizons et de styles très divers. D’après le National Park Service américain[1], cette école était « une génération de peintres, principalement non Hawaïens natifs, qui représentèrent les volcans des îles Hawaï de manière dramatique et morose à la fin du xixe siècle » (elle déborde en réalité sur le début du xxe siècle). Notons l’emploi de « volcans » au pluriel, car même si la star incontestable de ces artistes fut le Kīlauea, son voisin le Mauna Loa fit aussi l’objet de plusieurs tableaux, d’autant qu’il était assez actif durant la période considérée. Sans oublier quelques volcans assoupis de l’archipel.

 Cet article n’a pas pour ambition de retracer l’histoire de cette école des volcans, à laquelle un ouvrage entier pourrait sans doute être consacré. Dans les pages qui suivent, nous allons simplement présenter cinq œuvres, de cinq artistes différents, qui illustrent chacune à leur manière les turpitudes des volcans. Nous évoquerons brièvement les destins de leur concepteur, qui présentent souvent des aspects remarquables. Ainsi, il est intéressant de constater que trois des cinq artistes présentés ici, nés bien loin de Hawaï, y sont morts… Jules Tavernier (Français), Ernest William Christmas (Australien), et Charles Furneaux (Américain natif de Boston), ont tous fini leurs jours dans l’archipel. Faut-il y voir le puissant effet d’attraction exercé par les volcans sur ces peintres ?

 De nombreuses œuvres de la Volcano School sont aujourd’hui exposées dans les musées hawaïens, où elles font le bonheur des visiteurs. Mais leur mérite n’est pas seulement artistique. En représentant très fidèlement certains phénomènes éruptifs, ils contribuent à notre connaissance scientifique des volcans hawaïens.

Jules Tavernier (1844–1889)

Le plus fameux représentant de la Volcano School est français ! Il quitta le Vieux Continent en 1871 pour ne plus y retourner. Il commença par traverser les États-Unis d’est en ouest, peignant les paysages mais aussi de nombreuses scènes de la vie des peuples autochtones, avant de s’établir en Californie. Sa carrière américaine fut bien trop prolifique pour être retracée dans ces quelques lignes. Une anecdote cependant : il peignit les volcans hawaïens avant même d’y mettre les pieds ! En effet, alors qu’il vivait à San Francisco, il représenta sur commande le lac de lave du Kīlauea d’après photographies. Ces études volcaniques l’attirèrent vers le site, où il arriva au début de 1885 – on trouve sa signature le 12 janvier dans les registres de la Volcano House (kīpuka #7, p. 20). Fasciné par le volcan, Jules Tavernier lui consacra le reste de sa courte vie. L’artiste français réalisa d’innombrables variations autour du lac de lave du cratère Halemaʻumaʻu, dans la caldeira du Kīlauea, comme celle présentée ci-dessous. Dans ces scènes de nuit d’inspiration romantique, la lave est toujours encadrée par les mêmes formations rocheuses acérées. La Lune est parfois visible, parfois masquée par les nuages ; la petite projection lavique qui fend la croûte est située tantôt à droite, tantôt à gauche… Mais Tavernier répéta inlassablement cette scène, tel les peintres du Vésuve, les personnages en moins[2]. Des tableaux qui atteignent aujourd’hui allègrement des sommes à cinq chiffres ! Si le peintre est peu connu chez nous, il a toujours la cote outre-Atlantique.

Kīlauea at night (1887), par Jules Tavernier. Plusieurs collections publiques et privées possèdent des variations de cette scène nocturne, peut-être la plus emblématique de la Volcano School.

Constance Gordon-Cumming (1837–1924)

Seule femme de cette école, l’Écossaise Constance Gordon-Cumming en est aussi une pionnière, dessinant le Kīlauea dès 1879. Avant d’arriver à Hawaï, cette voyageuse intrépide avait déjà passé près de 12 ans à parcourir le monde ! Himalaya, Ceylan, Chine, Nouvelle-Zélande, Fidji… Un périple au long cours dont elle tira de nombreuses aquarelles, qui servirent ensuite de modèles pour les gravures illustrant ses récits de voyage. Celui consacré à Hawaï, Fire Fountains, contient des descriptions qui montrent toute l’acuité de son regard, sur les différents types de lave par exemple. Quant à l’illustration des « fontaines » ayant donné leur nom à l’ouvrage (qui ressemblent davantage à des hornitos d’ailleurs), elle est passée à la postérité. Pour changer un peu, nous vous présentons ici une image plus rare, qui montre que la Volcano School ne s’est pas intéressée qu’aux volcans en éruption. Dans cette vue, Gordon-Cumming représente la vaste dépression qui occupe le sommet du volcan Haleakalā, sur l’île de Maui, et les nombreux cônes qui la constellent. La douce silhouette de bouclier du Mauna Loa est visible en bleu au fond. En bonne écrivaine voyageuse, Constance Gordon-Cumming parsème son aquarelle d’annotations. On peut notamment y déchiffrer les dimensions des différentes structures, sans oublier la date de la scène – 18 novembre 1879. Elle se trompe toutefois sur la nature de cette dépression, qu’elle qualifie de « plus grand cratère du monde », mais qui n’est en réalité pas d’origine volcanique. À sa décharge, il faut admettre que les connaissances géologiques étaient alors balbutiantes…

Haleakala, Isle Maui, Hawaii (1879), par Constance Gordon-Cumming. Pas de lave en fusion dans cette grande aquarelle (70,6 × 47,8 cm), ce qui tranche un peu avec les travaux habituellement rattachés à la Volcano School…

Charles Furneaux (1835–1913)

Figure de la Volcano School, Charles Furneaux fut parmi les premiers artistes à peindre les volcans hawaïens. Peu après son arrivée dans l’archipel en 1880, il fut notamment témoin de la grande éruption du Mauna Loa en 1880–1881. Au cours de cette éruption, la lave parcourut pas moins de 47 km, s’arrêtant à moins de deux kilomètres de la ville de Hilo ! D’après l’histoire locale, la princesse Ke‘elikōlani fit des offrandes au pied d’un bras de la coulée et pria la déesse Pele, suite à quoi la progression de la lave s’arrêta… Furneaux devint d’ailleurs rapide ment proche de la famille royale hawaïenne, qui lui passa des commandes de toiles. L’œuvre ci-dessous représente une des coulées de lave du Mauna Loa en 1881 qui cascade depuis une petite falaise dans un point d’eau, vaporisant son contenu. Charles Furneaux assista à cette scène en compagnie du photographe Menzies Dickson, qui immortalisa ce moment. Le tableau reproduit trait pour trait la photo, la couleur en plus… La toile ou la photo ont sans doute servi de modèle à Jules Tavernier, qui n’était pas encore arrivé à Hawaï lors de cette éruption, mais a pourtant réalisé une vue très similaire, jusqu’au rocher incliné en forme de cercueil au premier plan ! Cela montre qu’au-delà d’un thème commun, les différents membres de la Volcano School ont pu avoir une influence les uns sur les autres. Certains tableaux du lac de lave du Kīlauea par Furneaux ont également une composition très proche de celui de Tavernier présenté ci-dessus, sans que l’on puisse dire qui a imité qui.

River of Lava Issuing from Mauna Loa (1881), par Charles Furneaux. Russell-Cotes Art Gallery and Museum.

David Howard Hitchcock (1861–1943)

C’est le seul local de cette liste, puisque David Howard Hitchcock est né à Hilo, la principale ville de Big Island, située à portée de téphras des volcans actifs. Mais il a tout de même voyagé, faisant ses études artistiques… à Paris ! Ce serait d’ailleurs Jules Tavernier qui, ayant vu les dessins du jeune Hitchcock, l’aurait encouragé à poursuivre dans cette voie. De retour dans son archipel en 1893, le peintre hawaïen a passé le reste de sa vie à en peindre les paysages. On lui doit notamment de nombreuses scènes littorales, où de paisibles flots bleus viennent s’échouer sur le sable blanc, entre palmiers et canoës… La tranquillité de ces tableaux tranche avec le caractère impétueux de ses paysages volcaniques, tandis que la palette de couleurs passe aux tons noirs et rouges. Dans son œuvre, Hitchcock a fait preuve d’un véritable souci du détail, ce qui se révèle bien utile pour les scientifiques d’aujourd’hui ! Pour les géologues américains, les tableaux de la Volcano School constituent un bon complément aux sources textuelles pour reconstituer l’activité éruptive hawaïenne[3], les photographies d’époque (en noir et blanc) étant rares. Dans la toile ci-dessous, l’artiste a représenté un lac de lave « perché » au Kīlauea, un phénomène qui se produit lorsque des débordements finissent par construire des levées (kīpuka #1, p. 6). Ces lacs peuvent déborder à leur tour, comme en témoigne le beau lobe de lave qui s’en échappe. La composition montre également la structure emboîtée du volcan, avec d’abord le mur du cratère Halemaʻumaʻu, puis celui de la caldeira, tandis qu’au fond trône le Mauna Loa enneigé. L’éruption de ce dernier en 1896, avec des fontaines de lave dans la caldeira Mokuʻāweoweo, a d’ailleurs donné lieu à un autre superbe tableau de Hitchcock. Le peintre a tenté d’agrandir ce que l’on n’appelait pas encore la Volcano School : dans une lettre au journal Art and Progress, il plaide pour l’établissement d’artistes dans l’archipel, qui offrirait « un vaste domaine pratiquement inexploré ». Il ne doit pas avoir fait beaucoup d’émules, car le Kīlauea semble disparaître de la peinture dans la première moitié du xxe siècle… Peut-être à cause d’une baisse d’activité du volcan, qui connut même une longue pause entre 1934 et 1952.

Tableau au titre inconnu représentant un lac de lave perché (1894), par David Howard Hitchcock. NPS, HAVO 452.

Ernest William Christmas (1863–1918)

Ernest William Christmas est né en Australie, dans la région d’Adélaïde. À l’instar de Constance Gordon-Cumming, il a beaucoup voyagé. Au début des années 1900, il s’installe d’abord en Europe, part ensuite en Nouvelle-Zélande, puis parcourt l’Argentine, le Chili… Avant d’arriver à Hawaï en 1916, Christmas était donc déjà familier des volcans ; dans ses paysages, on trouve quelques édifices néo-zélandais (Taranaki) ou andins (Lanín). Néanmoins, rien de commun entre ces monts assoupis coiffés de neige et la fournaise rougeoyante du Kīlauea. Pour Christmas, à l’origine, Hawaï ne devait être qu’une escale dans son trajet de retour entre le continent américain et l’Australie. Mais comme tant d’autres, il fut happé par les paysages volcaniques et ne revit finalement jamais sa terre natale, rattrapé par une santé chancelante. Avant de mourir, il passa tout de même plus de deux années dans l’archipel, où il put s’adonner à son art. On lui doit par exemple cette saisissante vue du lac de lave du Kīlauea, avec ses fractures en zigzag caractéristiques qui percent la croûte solidifiée. Les personnages sont assez rares dans les œuvres de la Volcano School, comme si l’humain était négligeable devant le puissant spectacle de la nature… Mais comme Constance Gordon-Cumming, Ernest William Christmas a placé deux figures au premier plan. Le contexte est cependant bien différent, puisqu’il ne s’agit pas de contempler le panorama d’un volcan endormi, mais la furie d’un chaudron de lave bouillonnant ! La différence peut d’ailleurs se lire dans l’attitude des personnages, seuls ceux du Haleakalā étant tranquillement assis…

La caldeira du Kīlauea (entre 1916 et 1918), par Ernest William Christmas. Hospitalisé pour des problèmes cardiaques peu après son arrivée à Hawaï, l’artiste se savait-il condamné ? En tous cas, sa toile exprime une ambiance de fin du monde…

Article issu de kīpuka #13, texte diffusé sous licence CC BY-NC-ND.

Références

[1] Hawaiʻi Volcanoes National Park (U.S. National Park Service) [consulté le 26 février 2026]. The Volcano School. https://www.nps.gov/havo/learn/historyculture/the-volcano-school.htm

[2] Decobecq D, 2016. Jules Tavernier le peintre du Kilauea. LAVE : revue de l’Association volcanologique européenne 182.

[3] Gaddis B, Kauahikaua J, 2018. Volcano Art at Hawai`i Volcanoes National Park—A Science Perspective. US Geological Survey Open-File Report 2018–1027, doi:10.3133/ofr20181027