La starique cristatelle, pionnière des coulées de lave

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À première vue, l’éruption d’un volcan n’a rien de bénéfique pour la faune qui y vit… Les cendres et les laves détruisent la végétation, maillon de base de la chaîne alimentaire, impactant tout l’écosystème. Certaines espèces opportunistes parviennent cependant à tirer parti des perturbations de leur environnement, voire en ont besoin pour prospérer. C’est le cas de la starique cristatelle, un petit oiseau marin pour qui éruption rime avec nidification !

La starique cristatelle, ou crested auklet en anglais (Aethia cristatella), est un petit oiseau marin vivant dans la mer de Béring et le nord de l’Océan Pacifique. Comme beaucoup d’espèces, son nom a beaucoup évolué avant de se fixer sur la dénomination actuelle… On la trouve appelée Phaleris superciliata dans le classique Birds of America du célèbre ornithologue Audubon, ou encore sous le nom de Simorhynchus cristatellus dans d’autres ouvrages du xixe siècle. Son nom français, quant à lui, provient du russe starik, qui signifie littéralement « vieux » et désigne à l’origine le guillemot à cou blanc, dont les sourcils également blancs évoquent une tête chenue… Quant à l’épithète cristatelle, il renvoie à la jolie crête qui orne la tête de l’oiseau – chez les mâles comme chez les femelles – et qui est composée d’une vingtaine de plumes recourbées vers l’avant. Ce n’est pas le seul attribut étonnant de l’espèce : avec son iris blanc nacre, sa fine ligne blanche derrière l’œil et son curieux bec orange qui lui donne l’air souriant, la starique cristatelle possède un look vraiment unique (photo ci-dessous). Et cette apparence n’est pas sa seule particularité ! Elle est aussi connue pour… son parfum citronné, que plusieurs études ont essayé d’élucider. Cette étrange odeur pourrait avoir une fonction d’attraction sociale, mais également de défense chimique contre les parasites, la starique cristatelle étant la cible de tiques.

Une starique cristatelle. L'oiseau possède un plumage sombre, un bec orange, une crête courbée vers l'avant et une ligne blanche derrière l'œil.
Portrait d’une starique cristatelle sur Kiska, une île des Aléoutiennes. Fred Deines, domaine public.

Aethia cristatella est un oiseau grégaire vivant dans de grandes colonies, certaines comprenant plusieurs centaines de milliers d’individus ! Il partage souvent son habitat avec la starique minuscule (Aethia pusilla), qui pèse en moyenne 90 grammes, contre 290 pour sa cousine crêtée. C’est un bon nageur, qui plonge dans l’océan pour se nourrir de zooplancton (krill, larves de poissons, etc.). La starique cristatelle est répartie dans un arc allant du nord du Japon à l’Alaska, essentiellement sur des territoires insulaires (archipels des Kouriles et des Aléoutiennes), plus quelques promontoires continentaux. Ce territoire, qui forme la partie septentrionale de la ceinture de feu du Pacifique, est éminemment volcanique, la plupart de ces îles étant d’origine magmatique. Les éruptions, fréquentes dans la région, ne constituent-elles pas un problème pour la starique ? Pas forcément… Elle peut même en tirer profit ! Nous avons déjà vu que des espèces d’oiseaux profitent de la chaleur des dépôts de cendres volcaniques pour incuber leurs œufs (les mégapodes, kīpuka #1, p. 45). Aethia cristatella profite également des environnements volcaniques, mais plutôt des coulées de lave. Ce n’est pas la chaleur qu’elle vient y chercher, mais les anfractuosités caractéristiques de ce type de surface, qui lui permettent de nicher.

Illustration naturaliste montrant cinq espèces d'oiseaux de l'Arctique.
Illustration de Jean-Jacques Audubon montrant quelques espèces typiques de l’Arctique. De gauche à droite : guillemot à cou blanc ; guillemot de Kittlitz ; starique minuscule ; starique cristatelle ; macareux rhinocéros.

Un habitat volcanique à double tranchant

Un des principaux sites de nidification des stariques est l’île Gareloi, au centre des Îles Aléoutiennes, dominée par le volcan actif du même nom. En 2006, un rapport[1] recensait plusieurs colonies, dont une au sud-est de l’édifice, sur des coulées de lave de l’éruption de 1929. Sa population : 460 350 couples d’oiseaux (estimation conservatrice !), répartis de façon égale entre Aethia cristatella et sa minuscule cousine. Ces coulées sont déjà largement végétalisées (photo ci-dessous), mais les biologistes ont observé que les volatiles parvenaient à traverser l’herbe pour atteindre les anfractuosités rocheuses qui se cachent en dessous, où ils nichent entre les blocs de lave. Mais pour combien de temps ? Car selon une autre étude, les populations des îles volcaniques sont cantonnées à des coulées de lave âgées de moins de cent ans. Au-delà, la formation d’un sol et d’une végétation dense finit par combler les sites de nidification. L’ironie de l’histoire, c’est que c’est la starique elle-même qui est responsable de cette situation, puisque ce sont ses déjections qui contribuent à créer un sol si rapidement sur le roc nu des coulées ! Les auteurs de ce travail estiment[2] qu’Aethia cristatella est une espèce qui a besoin de perturbations – autrement dit de coulées de lave – pour persister. Cela n’est pas sans rappeler le destin des grillons hawaïens, qui ont besoin de coulées de lave vierges, donc récentes, pour se maintenir (kīpuka #10, p. 44). Heureusement pour les cristatelles, elles vivent dans une région où les éruptions sont fréquentes. Même s’il faut reconnaître que cette proximité est à double tranchant… Si elle crée de nouveaux territoires potentiels, l’activité éruptive peut avoir des effets néfastes sur les colonies d’oiseaux.

Un cratère et son delta de lave enherbé sur la côte d'une île volcanique.
Le cratère 1 et sa coulée de lave, apparus lors de l’éruption de Gareloi en 1929, abritait une importante colonie en 2006. Elle pourrait néanmoins disparaître si la végétation continuait de combler les trous entre les blocs de lave. Michelle L. Coombs, AVO / USGS, domaine public.

 Car les volcans de la région n’émettent pas que des laves. Ils éjectent aussi des cendres, dont les dépôts ont pour effet de lisser la topographie, comblant les creux permettant de nicher. Une bonne illustration de ce phénomène s’est produite en 2008 avec une éruption sur Kasatochi, une autre île des Aléoutiennes. Auparavant verdoyante, cette terre a été entièrement recouverte d’un manteau cendreux gris après une série d’explosions. L’été suivant, un premier comptage de la faune aviaire semblait indiquer[3] que l’éruption avait eu peu d’effets sur la colonie de stariques, aperçue sur son site de reproduction habituel en dépit de son changement d’aspect. Cependant, une étude ultérieure[4] a montré un déclin à partir du 2010, jusqu’à un abandon quasi-total du site en 2012. Les oiseaux se sont rabattus sur une île voisine… Des données plus récentes indiquent qu’ils reviennent à mesure que les tempêtes du Pacifique nord lessivent les dépôts de cendres non consolidés, et que la végétation commence même à repousser grâce à leurs déjections. Un autre effet de cette activité, positif lui, mais de court terme : des mesures satellitaires ont montré un accroissement du plancton après l’éruption. Un phénomène lié à la fertilisation de l’océan par les éléments chimiques apportés par les cendres volcaniques.

Un vaste cratère gris d'où s'élève un panache de fumée blanche.
Le cratère du Kasatochi peu après la violente éruption d’août 2008, qui fit passer l’île du vert au gris… Ray Buchheit / USFWS, domaine public.

 Vivre sur un volcan actif présente un autre danger : les gaz magmatiques. Sur l’île de Kiska (toujours dans les Aléoutiennes), des oiseaux étaient régulièrement retrouvés morts dans un canyon formé entre un cône apparu dans les années 1960 et d’anciennes coulées de lave. L’analyse[5] de plus de 300 cadavres, surtout des stariques minuscules, n’a montré aucune blessure apparente : le coupable serait l’accumulation de CO2 au fond du canyon. Mais pas de quoi mettre en danger la population de Kiska, qui compterait plus d’un million d’individus, Aethia cristatella et pusilla confondues ! L’attrait de ces espèces pour les champs de lave récents et peu végétalisés a donné des idées à certains. Une étude[6] a consisté à désherber des portions de coulées, puis à observer si ces terrains nettoyés connaissaient un taux d’occupation supérieur aux parcelles voisines. Une expérimentation qui s’est révélée peu concluante, mais dont la méthodologie et les résultats ont été débattus par un collègue…

Colonie de stariques cristatelles sur un dépôt gris de cendres volcaniques.
Des stariques des deux espèces sur l’île Kasatochi en juin 2009, un an après l’éruption explosive qui l’a recouverte de cendres. Oiseaux fidèles à leur site de ponte, ils sont d’abord revenus… avant de l’abandonner faute de pouvoir y nicher. Christopher Nye, AVO/ADGGS, domaine public.

Le rôle des perturbations pour la biodiversité

Il serait inexact de prétendre que les stariques nichent exclusivement sur des coulées de lave récentes. La géomorphologie leur offre un autre type d’habitat : les talus d’éboulis. Les chaos de blocs effondrés, créés notamment par l’érosion côtière, procurent aux stariques un habitat idéal. C’est d’autant plus vrai dans les îles du nord de la mer de Béring, qui ne sont pas volcaniques mais constituent les reliefs émergés de la Béringie, l’ancien pont qui reliait les continents asiatique et américain (carte ci-dessous). Mais dans ce cas comme dans celui des îles volcaniques, nos volatiles ont besoin qu’un processus géologique se répète afin de renouveler les sites de nidification potentiels. L’exemple de la starique cristatelle montre donc que les bouleversements d’un environnement ne sont pas toujours néfastes pour la vie. En réalité, il en faudrait même une dose pour maintenir une certaine diversité d’espèces, selon l’hypothèse de perturbation intermédiaire de l’écologue américain Joseph H. Connell. Celle-ci stipule qu’en l’absence de perturbation d’un milieu, un petit nombre d’espèces en vient à le dominer. Évidemment, des perturbations trop fréquentes ou intenses sont aussi délétères. Un niveau « intermédiaire » serait le plus bénéfique pour la biodiversité. Ce phénomène est notamment observé en écologie forestière, où des événements comme les incendies ou les chablis sont nécessaires au maintien de certaines espèces. Un tel processus pourrait être à l’œuvre sur les volcans.

Carte montrant la répartition et la population des colonies de stariques cristatelles.
Carte montrant la répartition et la population des colonies de stariques (cristatelles et minuscules, les deux espèces étant généralement comptées ensemble). La ligne pointillée correspond à la latitude 56°N et sépare approximativement un domaine où les perturbations sont principalement volcaniques (au sud) et un autre où elles sont gravitaires (au nord). CC BY Renner et al. (2017).

Article issu de kīpuka #12, texte diffusé sous licence CC BY-NC-ND.

Références

[1] Jones IL, Hart KA, 2006. A survey of inland Least and Crested auklet breeding colonies at Gareloi Island in the Delarof Islands, Aleutian Islands, Alaska during 2006. Unpublished report to Alaska Maritime National Wildlife Refuge.

[2] Renner HM, R. Walker L, Waythomas CF, Williams JC, Artukhin YB, 2017. Crevice-Nesting Auklets are Early-Successional Species Requiring Disturbance to Persist. Arct Antarct Alp Res 49, doi:10.1657/AAAR0017-051

[3] Drew GS, Dragoo DE, Renner M, Piatt JF, 2010. At-sea Observations of Marine Birds and Their Habitats before and after the 2008 Eruption of Kasatochi Volcano, Alaska. Arct Antarct Alp Res 42, doi:10.1657/1938-4246-42.3.325

[4] Drew G, Piatt JF, Williams J, 2018. Biological responses of Crested and Least auklets to volcanic destruction of nesting habitat in the Aleutian Islands, Alaska. The Auk 135, doi :10.1642/AUK-17-180.1

[5] Bond AL, Evans WC, Jones IL, 2012. Avian Mortality Associated with a Volcanic Gas Seep at Kiska Island, Aleutian Islands, Alaska. Wilson J Ornithol 124, doi:10.1676/11-062.1

[6] Major HL, Buxton RT, Schacter CR, Conners MG, Jones IL, 2017. Habitat modification as a means of restoring crested auklet colonies. J Wildl Manag 81, doi:10.1002/jwmg.21175