Pendant l’été 2025, plusieurs médias ont associé des éruptions des volcans Klioutchevskoï et Kracheninnikov, au Kamtchatka, au puissant séisme qui venait d’avoir lieu au large de la péninsule russe. Un tel lien de cause à effet est-il vraiment démontré ? C’est un problème sur lequel sismologues et volcanologues planchent depuis plus de 20 ans, avec un début de réponse qui semble se dessiner…
Un puissant séisme (magnitude 8,8) frappait au large du Kamtchatka (Russie) le 29 juillet 2025 vers 23 h 24 – toutes les dates et heures mentionnées ci-après sont en temps universel coordonné. Fait rare, une étude publiée une semaine auparavant[1] prédisait une forte secousse dans la région (magnitude estimée à 8,6 ± 0,2) ! La prédiction sismique demeure pourtant un exercice très incertain… Peu après ce tremblement de terre, plusieurs médias rapportaient une éruption du Klioutchevskoï (selon la translittération française), un des nombreux volcans actifs de la péninsule. Cette éruption de magma se doublait d’une éruption de mauvais titres. Florilège :
– « Après le séisme en Russie, le volcan Klioutchevskoï est entré en éruption » (HuffPost)
– « Un volcan russe entre en éruption après le puissant séisme » (Le Devoir)
– « Un volcan entre en éruption en Extrême-Orient russe, après un puissant séisme » (RFI)
– « Séisme dans le Pacifique : le volcan russe Klioutchevskoï entre en éruption après le puissant tremblement de terre » (Le Parisien)
– « Séisme de magnitude 8,8 : un volcan est entré en éruption en Russie » (Le Soir)
Même si ces titres n’indiquaient pas explicitement de lien de cause à effet, le fait qu’ils juxtaposaient ainsi les deux phénomènes laissait entendre qu’ils pouvaient être liés par autre chose qu’une simple proximité temporelle et géographique. Pourtant, rien n’indiquait que ce soit le cas. La plupart de ces articles incluaient d’ailleurs la même phrase, issue de la dépêche AFP sur laquelle ils s’appuyaient : « Sur Telegram, le Service d’études géophysiques n’a pas fait de lien entre le puissant séisme survenu au large des côtes du Kamtchatka et l’éruption du Klioutchevskoï. » Ce qui n’empêcha pas le quotidien belge Le soir d’écrire, dans le chapeau de son article, que « les secousses ont provoqué l’éruption du volcan Klioutchevskoï », contredisant ainsi le contenu de son texte… Pourtant, comme l’indique l’AFP, les géophysiciens russes s’étaient bien gardés de faire un tel lien, et pour cause : le volcan était déjà en éruption depuis le 8 avril 2025 !

La lave avait commencé à remplir le cratère le 20 avril, période à laquelle le code couleur destiné à l’aviation civile était passé de vert à jaune (niveau 2 sur 4). L’activité s’était ensuite poursuivie et intensifiée au printemps, avec un passage au code couleur orange (niveau 3 sur 4) fin mai. Le Klioutchevskoï était resté à ce niveau durant tous les mois de juin et juillet, signe que les choses sérieuses avaient commencé bien avant le séisme. Fin juillet, un bulletin du Global Volcanism Program mentionnait[2] l’observation d’une quantité conséquente de lave dans le cratère le 19 juillet. Il indiquait aussi : « À 23 h 24 le 29 juillet un séisme tectonique de magnitude 8,8 s’est produit à environ 400 km au sud et n’est pas lié à l’éruption en cours. » Sur une image satellite Sentinel prise à 00 h 36 le 30 juillet, l’anomalie thermique montre que la lave était finalement sortie du cratère, formant une coulée d’environ un kilomètre de long sur le flanc ouest du volcan. Il est tout à fait possible que la lave ait parcouru cette distance dans l’intervalle de temps entre le tremblement de terre et le passage du satellite, puisque cela représente une vitesse de seulement 1 km/h. De là à dire que c’est le séisme qui aurait provoqué l’effusion de lave… Il fallait bien que la lave finisse par sortir après des mois de remplissage, il peut s’agir d’une coïncidence. Quoi qu’il en soit, le tremblement de terre n’est pour rien dans le déclenchement de l’éruption du Klioutchevskoï.
D’autres publications peu scrupuleuses, comme le tabloïd britannique The Sun, sont même allées jusqu’à parler d’un groupe de sept volcans du Kamtchatka dont les éruptions auraient été causées par la secousse du 29 juillet ! Leur liste ne résiste cependant pas à une rapide analyse des faits :
– Sheveluch : l’éruption en cours a commencé… en 1999 ! Cela fait plus de 25 ans que le volcan est en activité. Encore six jours avant le séisme, des explosions de cendres avaient lieu.
– Bezymianny : l’éruption en cours a commencé en décembre 2024.
– Karymsky : l’éruption en cours a commencé en juin 2024.
– Avachinsky et Mutnovsky : selon la KVERT, en charge de la surveillance des volcans du Kamtchatka, ces deux édifices ne sont pas entrés en éruption depuis 2001 et 2013, respectivement… Tout a l’air paisible sur les webcams fournies par l’organisme.
– Reste le cas du Kracheninnikov, qui est vraiment intéressant. Il est entré en éruption quatre jours après le tremblement de terre, après plus de 500 ans de sommeil… Dans son cas, faire le lien entre les deux événements est tentant. La volcanologue Olga Girina, patronne de la KVERT, a d’ailleurs déclaré que « l’éruption pourrait être liée au récent séisme violent qui a frappé le Kamtchatka ». C’est possible, mais très compliqué à démontrer…

Des précédents historiques
Cela fait longtemps qu’un lien causal entre puissants séismes et éruptions a été proposé. Un des premiers à avoir supposé l’existence d’une telle relation est Charles Darwin. Le découvreur de l’évolution par sélection naturelle est moins connu pour ses travaux en sciences de la Terre, pourtant foisonnants au début de sa carrière. Durant le voyage du Beagle (1831–1836), ponctué de plusieurs haltes dans des archipels volcaniques, il observa et dessina beaucoup d’affleurements et collecta quantité d’échantillons rocheux, qui constitueront la matière de plusieurs ouvrages géologiques. Lors d’une escale au Chili, Darwin ressentit le terrible séisme de Concepción (20 février 1835), d’une magnitude estimée à 8,5. Dans un article[3] publié en 1840, le naturaliste liste plusieurs éruptions de volcans chiliens qu’il attribue à la secousse sur la base de divers témoignages. À la lecture, il paraît toutefois difficile d’établir le lien avec certitude. Comme Darwin lui-même le note, certains de ces volcans (Osorno, Michinmahuida…) connaissaient déjà une activité modérée avant le séisme ; ce dernier n’aurait fait qu’intensifier les événements. Pour d’autres, il n’y a que des preuves indirectes, comme l’observation de neige fondue autour du cratère. D’autres encore n’entreront en éruption que des mois plus tard, comme le Corcovado en novembre – mais nous verrons plus loin qu’un tel délai est tout à fait plausible. Reste possiblement le Planchón-Peteroa, ainsi qu’une éruption sous-marine au large de l’île Robinson Crusoé, dont la réalité est débattue. Ce qui n’empêche pas Charles Darwin de déclarer :
Nous voyons, donc, qu’en 1835, le tremblement de terre de Chiloé, l’activité de la chaîne de volcans voisins, la surrection du terrain autour de Concepción, et l’éruption sous-marine à Juan Fernández, se sont produits simultanément, et faisaient partie d’un seul et même grand phénomène.
Dans la suite de son article, le célèbre naturaliste anglais se trompe dans son interprétation du soulèvement du sol. Si le séisme a bien fait émerger une bande de terre autrefois située sous les flots du Pacifique, Darwin en conclut que c’est là le processus œuvrant à l’élévation des continents ! Mais ceci est une autre histoire, et il est facile de moquer les hypothèses de l’époque à la lumière de nos connaissances actuelles…
Au Chili toujours, un exemple historique souvent cité est celui de l’éruption du volcan Cordón-Caulle en mai 1960, 38 heures après le plus grand tremblement de terre jamais enregistré, le séisme de Valdivia (magnitude 9,5), à une centaine de kilomètres de là. Mais l’éruption précédente du volcan, en 1921–1922, comme la suivante, en 2011–2012, n’ont pas été précédées de secousses telluriques… À moins de considérer le grand séisme de 2010 (magnitude 8,8) comme un potentiel déclencheur de la dernière, mais il y a plus d’une année entre les deux événements. Parmi les autres séismes proposés comme ayant causé une éruption, nous pouvons encore citer :
– Au Kamtchatka déjà, le séisme du 5 novembre 1952 (magnitude 8,8 à 9,0) aurait provoqué l’éruption du Karpinsky le jour même et celle du Tao Rusyr le 12 novembre. Il s’agit de la seule éruption historique pour ces deux volcans…
– Au Japon, la dernière éruption du mont Fuji, en 1707, eut lieu 49 jours après le séisme de Hōei (magnitude 8,7).
– Au Guatemala, un séisme de magnitude 7,5 en avril 1902 pourrait avoir précipité la grande éruption du volcan Santa María en octobre…
Établir avec certitude un lien de cause à effet entre les deux phénomènes reste néanmoins compliqué.
Analyse statistique globale
Pour trancher la question, il faut sortir de l’anecdotique, de la corrélation qui, comme le dit l’adage, n’est pas causalité, mais peut être simple coïncidence. Bref, il faut prendre du recul, regarder les faits à plus vastes échelles spatiales et temporelles. Plusieurs études ont donc croisé les données sismiques et volcanologiques à l’échelle régionale, voire globale, afin d’identifier une éventuelle tendance statistiquement significative. Dans la dernière en date[4], le catalogue de séismes d’une magnitude supérieure ou égale à 7, entre les années 1976 et 2020, est comparé au catalogue d’éruptions avec un indice d’explosivité volcanique (VEI) de 2 ou plus au cours de la même période. L’étude considère différentes distances (jusqu’à 1 000 km) et différents intervalles (jusqu’à cinq ans) entre séismes et éruptions. Le principal résultat (graphique ci-dessous) de cette recherche est que dans l’année qui suit un séisme de magnitude ≥ 7, dans un rayon de 750 km, le taux d’éruption relatif est de 1,27 (une augmentation de 27 %, la valeur de 1 représentant un taux « normal »). Ce paramètre monte même à 1,64 au cours du mois suivant la secousse. La relation statistique diminue mais perdure dans les deux à quatre années post-séisme, suggérant que le lien de causalité sur l’activité volcanique pourrait prendre du temps, et pas seulement se limiter aux éruptions qui se produisent quelques jours après un événement. Pour vérifier si ces chiffres sont significatifs, les auteurs ont procédé à un millier de simulations aléatoires (méthode dite de Monte Carlo). Les principaux résultats de l’étude sont au-dessus du 95e centile, voire du 99e, ce qui signifie qu’il est très peu probable qu’ils soient dus au hasard. Ils sont aussi cohérents avec les travaux d’autres équipes, même si tous ne s’accordent pas sur la valeur de l’augmentation, car ils utilisent des données différentes – l’un trouve jusqu’à 50 % d’éruptions en plus dans les 200 km au cours des cinq années suivant un séisme de magnitude ≥ 7,5. Si cette méthode statistique ne permet pas de trancher le débat « tel séisme a déclenché telle éruption », elle permet en revanche de répondre par l’affirmative au titre de cet article. Oui, la survenue d’un puissant séisme semble accroître la probabilité d’une éruption dans la région. Reste à comprendre quels mécanismes sont impliqués dans cette relation.

Parmi les travaux à ce sujet, une récente revue[5] liste divers scénarios pouvant conduire à une éruption suite à un séisme : changement des contraintes au sein de croûte, facilitant l’ouverture d’un conduit magmatique ; variation locale de pression entraînant la nucléation de bulles de gaz ; édifice qui entre en résonance avec les ondes sismiques, favorisant l’ascension du liquide vers la surface ; détachement de cristaux du toit du réservoir magmatique et déstabilisation subséquente de ce dernier… Cette étude souligne cependant que dans la plupart des cas, les séismes ne font qu’agir à la marge sur des systèmes magmatiques déjà « amorcés », dans un état dit « critique »… Autrement dit : « les tremblements de terre ne font qu’accélérer le compte à rebours jusqu’à la prochaine, inévitable éruption. » ■

La sismicité d’origine volcanique
Si le fait que des séismes puissent déclencher des éruptions est encore discuté, le phénomène inverse, c’est-à-dire des séismes provoqués par l’activité volcanique, est lui bien documenté. Et ce depuis longtemps : Pline le Jeune mentionnait déjà les tremblements de terre concomitants à l’éruption du Vésuve en l’an 79. Nous n’allons pas rentrer ici dans les détails des divers types de sismicité associés aux éruptions, discipline à laquelle des ouvrages entiers sont consacrés. Les secousses les plus communes sont celles associées à la remontée de magma depuis le réservoir. Souvent regroupées en « essaims », elles sont causées par la fracturation de la croûte au fil de l’avancée de la matière en fusion. C’est d’ailleurs un signal très pratique pour les volcanologues, qui peuvent utiliser cette sismicité pour suivre la propagation du filon dans les trois dimensions, et donc estimer le point de sortie du magma – s’il sort – ainsi que sa vitesse d’ascension. Une fois arrivé en surface, le flux de magma crée un autre signal sismique, le trémor, caractérisé par une suite continue de secousses de faible amplitude. Au Piton de la Fournaise, ce trémor permet souvent de savoir qu’une éruption a véritablement commencé en l’absence de confirmation visuelle.
Article issu de kīpuka #11, texte diffusé sous licence CC BY-NC-ND.
Références
[1] Kopnichev YF, Sokolova IN, 2025. Ring-Shaped Seismicity Structures in South Kamchatka: Probable Preparation of a Great Earthquake. Izv, Phys Solid Earth 61, doi:10.1134/S1069351325700193
[2] Global Volcanism Program, 2025. Report on Klyuchevskoy (Russia) (Sennert, S, ed.). Weekly Volcanic Activity Report, 23 July-29 July 2025. Smithsonian Institution and US Geological Survey.
[3] Darwin C, 1840. On the Connexion of certain Volcanic Phenomena in South America; and on the Formation of Mountain Chains and Volcanos, as the Effect of the same Power by which Continents are elevated. Trans Geol Soc Lond 5, doi:10.1144/transgslb.5.3.601
[4] Jenkins A, Rust A, Biggs J, 2024. The relationship between large earthquakes and volcanic eruptions: A global statistical study. Volcanica 7, doi:10.30909/vol.07.01.165179
[5] Seropian G, Kennedy BM, Walter TR, Ichihara M, Jolly AD, 2021. A review framework of how earthquakes trigger volcanic eruptions. Nat Commun 12, doi:10.1038/s41467-021-21166-8
